La crise financière que nous venons de traverser était clairement d'une ampleur exceptionnelle. Maintenant que nous y voyons plus clair, il s'est s'agit principalement du transfert violent de la dette des ménages et des institutions financières vers les Etats, et d'une réorganisation internationale des balances d'endettement entre l'Asie en développement et l'Occident, avec pour enjeu l'équilibre entre les générations.
Mais la panique sur les matières premières a donné un tour apocalyptique à cet ajustement. Au Déluge financier s'est ajouté l'Armageddon de la Planète. Dans les mois qui ont précédé l'arrêt de la surchauffe généralisée, le prix des matières premières s'est emballé (avant de s'ecraser brutalement, avec un petrole chutant des deux tiers et le maïs d'au moins 25%). Etait-ce le Big One, la Fin d'un Monde, la conjonction des grandes crises, la faillite de la société capitaliste moderne? A la nécessité de changer de modèle de régulation économico-financière s'ajouterait la nécessité de repenser radicalement notre modèle de développement. Les reflexions du type de celle d'H. Juvin ont reçu une attention nouvelle, l'écologie est redevenue à la mode, depuis Obama à Cohn Bendit, en passant par Grenelle, les journaux féminins s'en sont emparés.
A nouveau, il est difficile d'y voir clair et de penser vraiment cette mode qu'on sentait monter depuis plusieurs années. On notera qu'il y a comme des cycles de la prise de conscience écologique, d'intensité maximale dans les périodes de surchauffe économique: le dernier pic majeur étant celui des années 60, culminant avec le Club de Rome, le refus du nucléaire et la première génération de l'économie politique. Il y a probablement eu un pic similaire lors de la grande poussée de croissance de la Belle Epoque (le gilded age des USA), qui a vu la création des parcs nationaux par Teddy Roosevelt, dans le même mouvement réformateur qui a vu les lois antitrust (1907) et un debut de régulation de la finance (création de la FED, 1913).
Le débat est donc le suivant: la fièvre verte est elle la prise de conscience tardive d'une catacstrophe en marche ou un simple effet de mode?
On peut commencer en listant ce qui est certain:
1- le réchauffement climatique - mais dans quelle mesure l'homme en est-il responsable? A la lecture de plusieurs livres (par exemple, The Long Summer, de B. Fagan), il me semble que nous sommes en train de sortir du cycle normal de l'évolution climat, ce qui tendrait à y voir le fait de l'homme.
2- l'épuisement des ressources naturelles, mais à quelle échéance? Il est certain qu'un jour, il n'y aura plus de petrole!
3- l'accélération de la consommation, de la population, depuis 1990/92, l'émergence de la Chine et les divers aspects de la mondialisation ont provoqué une accéleration de la consommation des ressources. C'est particulièrement vrai des ressources naturelles et des exspèces vivantes. Avons nous atteints les points de retournement qui ont provoqué l'effondrement des sociétés plus petites analysées par J. Diamond dans son livre Collapse? On peut le craindre.
Allons nous pouvoir maitriser cette évolution, obtenir une certaine stabilisation - et à quel niveau? La technologie et l'interet bien compris des entrepreneurs vont elles trouver des solutions, substituer des ressources nouvelles à celle qui s'épuisent? Allons nous sauver le caviar, la morue et le thon rouge?
Comment faire la part aussi de la nostalgie pour un monde qui s'éloigne et l'appréhension d'un monde nouveau, entre lesquels il y a une équivalence de préférence nécessaire?
Je n'en sais rien.
Face à ces risques avérés, on serait tenté de suivre le mouvement. Suivre le mouvement: çà ne peut pas faire de mal. Gaspiller moins, recycler plus, protéger les espèces en voie de disparition, trouver des modes de productions plus propres et plus efficaces - çà ne mange pas de pain et peut même peut-être constituer la grande vague technologique qui relancerait la croissance.
Pas de problème, à condition d'être certain:
que les décisions prises ne défavorisent pas les générations à venir
que les décisions prises ne défavorisent pas les catégories le plus pauvres, à l'échelle de notre société comme à celle de la planète.
Il faudrait une sorte de principe de précaution global, symétrique.
Sur ce sujet un principe de justice (à la Rawls) devrait nous guider.
dimanche 5 juillet 2009
vendredi 3 juillet 2009
Le Maastricht de l'ampoule
Depuis le premier juillet, les ampoules à incandescence vont être progressivement retirées de la vente.
C'est rigolo, car on assiste pour le mouvement vert exactement à ce que l'on avait assisté à la fin des années 80 pour le mouvement européen: une évolution complétement cautionnée par les élites, qui change profondément mais subrepticement la vie quotidienne de l'ensemble de la population, laquelle va progressivement réaliser qu'elle n'a pas eu son mot à dire et qu'elle n'en veut pas.
A quand le rejet de l'écologie par un réferendum? Quel est le chemin le plus court de Grenelle à Maastricht?
C'est rigolo, car on assiste pour le mouvement vert exactement à ce que l'on avait assisté à la fin des années 80 pour le mouvement européen: une évolution complétement cautionnée par les élites, qui change profondément mais subrepticement la vie quotidienne de l'ensemble de la population, laquelle va progressivement réaliser qu'elle n'a pas eu son mot à dire et qu'elle n'en veut pas.
A quand le rejet de l'écologie par un réferendum? Quel est le chemin le plus court de Grenelle à Maastricht?
Pari gagné - cotillons et langues de belle-mère
Sous le titre de "all aboard the Goldman bonus train" le blog du Wall Street Journal confirme les informations du Guardian: les bonus de Goldman Sachs risquent d'être en 2009 les plus élevés de l'histoire de la banque!!
Lloyd Blankfein, son CEO, vient d'écrire aux autorités américaines qu'il fera en sorte que “compensation reflects the true performance of the firm and motivates proper behavior.” On ne sait pas vraiment si c'est du lard ou du cochon.
En tout cas, j'ai gagné mon pari (mon post du 9 mai, je ne pensais pas avoir raison si vite!)
Il est donc clair, que la crise financière est terminée pour ses principaux protagonistes, que la fin de la récré est sonnée et que les adultes reprennent les choses sérieuses.... comme avant. Fuck G20!
http://blogs.wsj.com/deals/2009/06/22/all-aboard-the-goldman-sachs-bonus-train/
Lloyd Blankfein, son CEO, vient d'écrire aux autorités américaines qu'il fera en sorte que “compensation reflects the true performance of the firm and motivates proper behavior.” On ne sait pas vraiment si c'est du lard ou du cochon.
En tout cas, j'ai gagné mon pari (mon post du 9 mai, je ne pensais pas avoir raison si vite!)
Il est donc clair, que la crise financière est terminée pour ses principaux protagonistes, que la fin de la récré est sonnée et que les adultes reprennent les choses sérieuses.... comme avant. Fuck G20!
http://blogs.wsj.com/deals/2009/06/22/all-aboard-the-goldman-sachs-bonus-train/
samedi 27 juin 2009
Apocalypse , part II
Je reviens sur le livre d'Hervé Juvin. Car le programme qui découle de son analyse surprend et passionne. Il diagnostique une nouvelle rareté, un grand renversement: ce qui est rare, ce ne sont plus les hommes, les savoirs, mais les ressources". Le monde tel qu'il nous a été donné disparaît. On s'attend à un discours ultra-réactionnaire, mais par une bascule étonnante, c'est l'inverse qui est dit: puisque le monde s'épuise, il faut le produire, puisque nous l'épuisons, il faut le re-créer. Cela va au-delà du simple souci d'économiser ce qui nous reste: il s'agit de mettre toute l'invention humaine dans une réinvention du monde, dans une troisième révolution industrielle, susceptible de fournir une nouvelle vague de croissance prenant le relais de celles qui s'épuisent actuellement.
La vision a de l'ampleur: il s'agit de reconstruire les dommages faits à la nature par un siècle de consommation prédatoire, ce qui déclenchera d'ailleurs des taux de croissance oubliés depuis des années. Il s'agit vraiment d'une révolution industrielle, une évolution qui va produire des biens tangibles qui vont se substituer à ce que nous avions l'habitude d'arracher au monde "naturel": de l'eau, de l'air, de la nourriture, de la nature etc.
Même si dans une grande mesure, il s'agira de substituer du virtuel au réel pour épargner celui-ci, ("convertir les pauvres à des modes de satisfaction qui réduisent leur consommation du monde"p 269)les détenteurs de biens réels reprendront le dessus sur les détenteurs d'actifs immatériels ou financiers.
On peut trouver cet élan un peu utopique, sa politique un peu confuse, avec des relents pas très heureux de despotisme éclairé, et son repli sur les territoires et leurs États sous prétexte de préservation de la diversité culturelle. Mais la vision me parait avoir un intérêt majeur: proposer une vision qui dépasse le malthusianisme, qui refuse avec netteté les politiques de la décroissance qui inspirent la plupart des écologistes conséquents. Il ne s'agit pas de revenir en arrière, mais d'aller résolument de l'avant. Il refuse la vision "d'un conflit global entre l'évolution technique et la survie de l'humanité", bien au contraire. Il faut mette la force de la technique qui défait et détruit au service de la construction, la renverser contre elle même, en quelque sorte.
On est en plein religieux: c'est une conversion qu'on prêche, celle du Rodrigue du Soulier de Satin dont"l'affaire (...) n'étant pas d'attendre mais de conquérir et de posséder... S'il désire le mal, que ce soit un tel mal qu'il soit compatible avec le bien".
Mais c'est peut-être de cela dont il s'agit pour éviter le Déluge.
La vision a de l'ampleur: il s'agit de reconstruire les dommages faits à la nature par un siècle de consommation prédatoire, ce qui déclenchera d'ailleurs des taux de croissance oubliés depuis des années. Il s'agit vraiment d'une révolution industrielle, une évolution qui va produire des biens tangibles qui vont se substituer à ce que nous avions l'habitude d'arracher au monde "naturel": de l'eau, de l'air, de la nourriture, de la nature etc.
Même si dans une grande mesure, il s'agira de substituer du virtuel au réel pour épargner celui-ci, ("convertir les pauvres à des modes de satisfaction qui réduisent leur consommation du monde"p 269)les détenteurs de biens réels reprendront le dessus sur les détenteurs d'actifs immatériels ou financiers.
On peut trouver cet élan un peu utopique, sa politique un peu confuse, avec des relents pas très heureux de despotisme éclairé, et son repli sur les territoires et leurs États sous prétexte de préservation de la diversité culturelle. Mais la vision me parait avoir un intérêt majeur: proposer une vision qui dépasse le malthusianisme, qui refuse avec netteté les politiques de la décroissance qui inspirent la plupart des écologistes conséquents. Il ne s'agit pas de revenir en arrière, mais d'aller résolument de l'avant. Il refuse la vision "d'un conflit global entre l'évolution technique et la survie de l'humanité", bien au contraire. Il faut mette la force de la technique qui défait et détruit au service de la construction, la renverser contre elle même, en quelque sorte.
On est en plein religieux: c'est une conversion qu'on prêche, celle du Rodrigue du Soulier de Satin dont"l'affaire (...) n'étant pas d'attendre mais de conquérir et de posséder... S'il désire le mal, que ce soit un tel mal qu'il soit compatible avec le bien".
Mais c'est peut-être de cela dont il s'agit pour éviter le Déluge.
L'aristocratie planétaire
Petite réflexion que fait naître les restrictions au voyage d'affaire que beaucoup d'entreprises ont mis en place: une nouvelle hiérarchie qui se crée entre ceux qui voyagent et ceux qui travaillent à distance.
Au-delà du conjoncturel, il y a peut-être une tendance de long terme: dans un monde plus économe, plus soucieux d'épargner les ressources energétiques, les voyages seront de plus en plus coûteux, donc reservé à une certaine élite, seule à jouir du contact physique dans sa plénitude avec les gens, les lieux, les situations tandis que les autres en seront réduits à en jouir virtuellement, à distance ou par procuration.
Pendant ce temps, les énormes différences de pression démographique se résoudront par un transfert massif de population sur des radeaux clandestins ou sur des avions de la Yemenia.
Au-delà du conjoncturel, il y a peut-être une tendance de long terme: dans un monde plus économe, plus soucieux d'épargner les ressources energétiques, les voyages seront de plus en plus coûteux, donc reservé à une certaine élite, seule à jouir du contact physique dans sa plénitude avec les gens, les lieux, les situations tandis que les autres en seront réduits à en jouir virtuellement, à distance ou par procuration.
Pendant ce temps, les énormes différences de pression démographique se résoudront par un transfert massif de population sur des radeaux clandestins ou sur des avions de la Yemenia.
la burqa et la vérité voilée
on parle de la burqa et on dit n'importe quoi.
Je ne sais pas ce que j'en pense vraiment. Ma question ici serait plutôt: comment penser par soi-même? De quels éléments dispose-t-on? De quoi parle-t-on vraiment? A-t-on vraiment le temps de penser? A-t-on les les interlocuteurs, la structure, les lieux?
Toute la pensée grecque est là: un lieu (l'Académie, le Lycée, le Portique), une méthode: le dialogue qui fait accoucher de la vérité, qui la fait se dévoiler.
Ce n'est pas une simple coïncidence: la vérité en grec, se dit aletheaia, celle qui se dévoile. Retour à la burqa?
Je ne sais pas ce que j'en pense vraiment. Ma question ici serait plutôt: comment penser par soi-même? De quels éléments dispose-t-on? De quoi parle-t-on vraiment? A-t-on vraiment le temps de penser? A-t-on les les interlocuteurs, la structure, les lieux?
Toute la pensée grecque est là: un lieu (l'Académie, le Lycée, le Portique), une méthode: le dialogue qui fait accoucher de la vérité, qui la fait se dévoiler.
Ce n'est pas une simple coïncidence: la vérité en grec, se dit aletheaia, celle qui se dévoile. Retour à la burqa?
samedi 20 juin 2009
Apocalypse, Part I

M S, de Garches, me demande gentiment ce que je pense du livre d'Hervé Juvin, "Produire le Monde" (cité dans mon post du 16 mai).
Je m'y risque: Hervé Juvin fait un tableau proprement apocalyptique du monde tel qu'il va, énumérant les composantes de ce qu'il appelle la "perte infinie": épuisement de la nature (les poissons, l'air, l'eau, l'espace, la distance, le monde à l'état de nature etc. C'est saisissant, car on trouve rassemblé dans cette diatribe, tout ce que l'on lit et que l'on sait sur le sujet. En deux mots: alors que le monde nous était donné, comme le cadre de notre existence humaine, l'homme l'a transformé, dénaturé, de tel sorte que le monde est devenu un produit de l'action humaine.
D'où un grand renversement: celui de l'"inversion des raretés, c'est à dire la surabondance prévisible des savoirs, des compétences et des envies, confronté à la rareté (...) du monde" (p. 73). Tout ceci nous conduit sur le chemin de l'Apocalypse: perte du sens de la mesure "no limit"; perte de la différence (Deleuze est cité, cf mon post précédent) et de la différenciation dans une uniformisation terrible, porteuse d'appauvrissement et de ressentiment de la part de ceux que l'on dépouille de leur identité pour leur en affubler une autre sans réel épanouissement à la clé. Juvin évoque la seconde mondialisation comme une deuxième colonisation, tout aussi destructrice, et prédit le retour de la puissance, c'est à dire, en clair, le retur de la guerre dans la résolution des conflits planétaires.
Je m'en tiens pour aujourd'hui à l'analyse (les deux premières parties du livre) - et cette diatribe est par moment très convaincante, tout à fait impressionnante. On ne peut que partager le sentiment d'assister à un changement rapide, accéléré depuis 20 ans, et d'une liquidation du passé et du futur au profit de l'instant présent. Elle force à réfléchir, ce dont on ne peut que se féliciter dans les Notes du déluge! On reviendra sur toutes ces thématiques.
Il s'agit d'une approche de type proprement Malthusienne (l'abondance des hommes conduisant à la crise du fait des ressources forcément limitées de la nature). Elle appelle donc la réponse classique: l'ingéniosité des hommes et le progrès technique ont toujours sorti l'humanité de cette contradiction -souvenons nous que Malthus écrivait il y a plus de 200 ans! Les prophètes de catastrophe ont toujours été démenti, tout simplement parfois parce qu'ils ont été écoutés. La dernière grande prise de conscience, celle des années 60, de Futuribles, du flower power et du Club de Rome, a débouché sur les premières grandes lois de protection de l'environnement. Le débat peut donc se reformuler ainsi: pourrons nous surmonter la prochaine crise par le progrés technique, sans doute accompagné d'une nouvelle temperance, ou bien l'ingéniosité humaine n'a-t-elle fait que reculer l'échéance? Nous serions maintenant au pied du mur, forcés de revoir radicalement notre approche.
Il me semble qu'il s'agit d'un faux dilemme et que l'on confond plusieurs plans:
- l'épuisement des ressources naturelles non vivantes et les problématiques liées notamment à la pollution, pour lesquelles je suis convaincu que le progrés techniques apportera une réponse dans le cadre d'une économie de marché prenant un peu mieux en compte les externalités.
- la mise en danger des espèces vivantes, de tout ce qui est soumis au second principe de thermodynamique, qui va a une allure vertigineuse et qui représente un vrai appauvrissement irréversible (cf des livres comme Cod, de Kurlanski, ou Collapse, de J. Diamond).
- le changement culturel qui depuis que le monde est monde, disons la révolution néolithique, a fait appraitre, disparaitre, se metisser les civilisations, dans une élégie infinie.
Juvin est, lui, en plein dans la confusion (tout du moins dans ces phases d'analyse, les conclusions qu'il en tire et que je traiterai dans un prochain post sont sur un autre registre, passionnant). Tout est mélangé pour produire ce discours d'apocalypse, et, disons le, d'apocalypse désirée. Il a notamment des pages à la limite scandaleuses sur "les droits de l'homme comme arme de destruction massive "et contre la démocratie libérale.
Le récit de Juvin n'est pas celui que l'on lit en première analyse. L'homme vivait au Paradis, avant l'Histoire, avant le péché originel - d'où ses références constantes à des peuples d'avant l'histoire, à Madagascar ou en Indonésie, ainsi qu'aux penseurs de la société contre l'Etat. L'Homme a commis le péché de vouloir prendre possession de la nature, et l'homme occidental moderne en est particulièrement responsable. Il a entraîné dans sa folie un certain nombre de peuples asiatiques, et detruit les autres, physiquement ou culturellement, au travers des vagues successives de mondialisation. Il va en être bientôt puni dans cette Apocalypse annoncé, chatié d'avoir trop désiré, trop consommé, sans mesure.
Ce grand mouvement de haine de soi renvoie donc à un masochisme post-catholique, dans la mouvance de René Girard. Je cite pour aller vite l'article de Wikipedia sur ce dernier "D’autre part, le christianisme, à la suite du judaïsme, a désacralisé le monde rendant possible un rapport utilitaire à la nature. Davantage menacé par la résurgence de crises mimétiques à grande échelle, le monde contemporain est en même temps plus vite rattrapé par sa culpabilité et d’autre part a développé une telle puissance technique de destruction qu’il est condamné à la fois à de plus en plus de responsabilité et de moins en moins d’innocence". On est bien loin de Yann Arthus Bertrand....
Je m'y risque: Hervé Juvin fait un tableau proprement apocalyptique du monde tel qu'il va, énumérant les composantes de ce qu'il appelle la "perte infinie": épuisement de la nature (les poissons, l'air, l'eau, l'espace, la distance, le monde à l'état de nature etc. C'est saisissant, car on trouve rassemblé dans cette diatribe, tout ce que l'on lit et que l'on sait sur le sujet. En deux mots: alors que le monde nous était donné, comme le cadre de notre existence humaine, l'homme l'a transformé, dénaturé, de tel sorte que le monde est devenu un produit de l'action humaine.
D'où un grand renversement: celui de l'"inversion des raretés, c'est à dire la surabondance prévisible des savoirs, des compétences et des envies, confronté à la rareté (...) du monde" (p. 73). Tout ceci nous conduit sur le chemin de l'Apocalypse: perte du sens de la mesure "no limit"; perte de la différence (Deleuze est cité, cf mon post précédent) et de la différenciation dans une uniformisation terrible, porteuse d'appauvrissement et de ressentiment de la part de ceux que l'on dépouille de leur identité pour leur en affubler une autre sans réel épanouissement à la clé. Juvin évoque la seconde mondialisation comme une deuxième colonisation, tout aussi destructrice, et prédit le retour de la puissance, c'est à dire, en clair, le retur de la guerre dans la résolution des conflits planétaires.
Je m'en tiens pour aujourd'hui à l'analyse (les deux premières parties du livre) - et cette diatribe est par moment très convaincante, tout à fait impressionnante. On ne peut que partager le sentiment d'assister à un changement rapide, accéléré depuis 20 ans, et d'une liquidation du passé et du futur au profit de l'instant présent. Elle force à réfléchir, ce dont on ne peut que se féliciter dans les Notes du déluge! On reviendra sur toutes ces thématiques.
Il s'agit d'une approche de type proprement Malthusienne (l'abondance des hommes conduisant à la crise du fait des ressources forcément limitées de la nature). Elle appelle donc la réponse classique: l'ingéniosité des hommes et le progrès technique ont toujours sorti l'humanité de cette contradiction -souvenons nous que Malthus écrivait il y a plus de 200 ans! Les prophètes de catastrophe ont toujours été démenti, tout simplement parfois parce qu'ils ont été écoutés. La dernière grande prise de conscience, celle des années 60, de Futuribles, du flower power et du Club de Rome, a débouché sur les premières grandes lois de protection de l'environnement. Le débat peut donc se reformuler ainsi: pourrons nous surmonter la prochaine crise par le progrés technique, sans doute accompagné d'une nouvelle temperance, ou bien l'ingéniosité humaine n'a-t-elle fait que reculer l'échéance? Nous serions maintenant au pied du mur, forcés de revoir radicalement notre approche.
Il me semble qu'il s'agit d'un faux dilemme et que l'on confond plusieurs plans:
- l'épuisement des ressources naturelles non vivantes et les problématiques liées notamment à la pollution, pour lesquelles je suis convaincu que le progrés techniques apportera une réponse dans le cadre d'une économie de marché prenant un peu mieux en compte les externalités.
- la mise en danger des espèces vivantes, de tout ce qui est soumis au second principe de thermodynamique, qui va a une allure vertigineuse et qui représente un vrai appauvrissement irréversible (cf des livres comme Cod, de Kurlanski, ou Collapse, de J. Diamond).
- le changement culturel qui depuis que le monde est monde, disons la révolution néolithique, a fait appraitre, disparaitre, se metisser les civilisations, dans une élégie infinie.
Juvin est, lui, en plein dans la confusion (tout du moins dans ces phases d'analyse, les conclusions qu'il en tire et que je traiterai dans un prochain post sont sur un autre registre, passionnant). Tout est mélangé pour produire ce discours d'apocalypse, et, disons le, d'apocalypse désirée. Il a notamment des pages à la limite scandaleuses sur "les droits de l'homme comme arme de destruction massive "et contre la démocratie libérale.
Le récit de Juvin n'est pas celui que l'on lit en première analyse. L'homme vivait au Paradis, avant l'Histoire, avant le péché originel - d'où ses références constantes à des peuples d'avant l'histoire, à Madagascar ou en Indonésie, ainsi qu'aux penseurs de la société contre l'Etat. L'Homme a commis le péché de vouloir prendre possession de la nature, et l'homme occidental moderne en est particulièrement responsable. Il a entraîné dans sa folie un certain nombre de peuples asiatiques, et detruit les autres, physiquement ou culturellement, au travers des vagues successives de mondialisation. Il va en être bientôt puni dans cette Apocalypse annoncé, chatié d'avoir trop désiré, trop consommé, sans mesure.
Ce grand mouvement de haine de soi renvoie donc à un masochisme post-catholique, dans la mouvance de René Girard. Je cite pour aller vite l'article de Wikipedia sur ce dernier "D’autre part, le christianisme, à la suite du judaïsme, a désacralisé le monde rendant possible un rapport utilitaire à la nature. Davantage menacé par la résurgence de crises mimétiques à grande échelle, le monde contemporain est en même temps plus vite rattrapé par sa culpabilité et d’autre part a développé une telle puissance technique de destruction qu’il est condamné à la fois à de plus en plus de responsabilité et de moins en moins d’innocence". On est bien loin de Yann Arthus Bertrand....
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